Par Emile Genouvrier, Eglise protestante unie de Tours-Touraine

Comment passer du courage d’être participant au courage d’être soi ? C’est la question que notre auteur traite dans la première partie du chapitre V de son ouvrage.
Le conformisme démocratique américain
Il avait déjà à la fin du chapitre IV abordé le problème à propos des États-Unis, où arrive l’universitaire allemand Paul Tillich, chassé de son pays par le nazisme en 1933.
Il y adopte la langue et la culture in situ. L’une des choses qui le frappe dans ce pays individualiste dont on attend toutes les manifestations du courage d’être soi, c’est combien y est présent le courage d’être participant, sous la forme d’une participation au progrès et à toutes les productions techniques et industrielles qu’il engendre. L’Américain, remarque-t-il, fait corps avec le groupe auquel il appartient, au-delà avec la nation et au-delà encore avec la conviction de participer au progrès de toute l’humanité. Ce que Tillich appelle le « conformisme démocratique américain ».
La naissance de l’individualisme moderne et le courage d’être soi
L’individualisme est l’affirmation de soi, d’un soi individuel en tant que tel sans tenir compte de sa participation au monde.
Il s’oppose donc au collectivisme, dont nous avons précédemment traité. En relisant l’histoire de la civilisation occidentale, P. Tillich montre que la venue à l’individuation et au courage d’être soi trouve son origine en deux sources lointaines :
L’expérience de la culpabilité personnelle devant Dieu
Elle s’entend chez les Prophètes dès le Premier testament. Elle nourrira à la fin du Moyen Âge le vécu chrétien de Luther et sa théologie.
Sans pour autant conduire immédiatement à l’individualisme. Car, en dépit de l’accent mis sur la conscience individuelle, le protestantisme s’est constitué d’abord en un système autoritaire et conformiste semblable à celui de son adversaire : l’Église romaine.
C’est 150 ans plus tard que l’élément personnel revient au premier plan avec le piétisme et le méthodisme, qui mettent l’emphase sur la perfection individuelle.
La manifestation de la raison individuelle
Elle s’entend chez les philosophes grecs de l’ Antiquité.
Elle s’épanouit dans le culte de la raison critique au siècle des Lumières et stimule la liberté individuelle et la révolte contre les collectivismes imposés. Mais se développe non moins en parallèle la conviction d’une participation à l’affirmation de soi universelle, confiante en un monde qui transformera la réalité selon les exigences de la raison guidée par l’éducation.
Même dans le romantisme et dans le naturalisme qui se succèdent au XIXe siècle, remarque Paul Tillich, le courage d’être soi ne va jamais sans l’expression dialectique du courage d’être participant.
Les formes existentialistes du courage d’être soi
Nous voici au cœur-même du propos de notre auteur.
Il écrit en 1955, pour des lecteurs directement en prise avec l’existentialisme philosophique et artistique. C’est avec eux qu’il veut débattre de sa question de départ : qu’est-ce que le courage ? Et qu’est-ce que la vie ? Il entreprend d’abord de mettre au clair ce qu’est l’attitude existentielle, fondatrice d’une philosophie: l’existentialisme.
L’attitude existentielle, c’est de considérer que la connaissance des réalités objectives n’est pas du même ordre que celle des réalités humaines.
Les objets relèvent du calcul et de mesures quantitatives ; pas la personne, sauf à la faire devenir une chose !
Le soi humain ne peut se connaitre qu’en y engageant l’existence même : celle de l’observateur comme celle de l’observé ; c’est « participer à l’existence d’un autre par le moyen de sa propre existence ».
L’existentialisme
La mise en œuvre systématique de ce mouvement de pensée se dénomme « existentialisme ». Son fondateur est un grand philosophe et théologien protestant : S. Kierkegaard.
Il réagit contre la philosophie dominante de Hegel, et sa prétention à pouvoir transcender la finitude, l’aliénation et les ambiguïtés de l’expérience humaine pour atteindre le monde des essences.
Kierkegaard affirme que l’être humain est pris dans sa situation existentielle de finitude et d’aliénation ; situation d’angoisse et de désespoir qu’il ne peut penser qu’avec une attitude existentielle. « Sa fonction cognitive est aussi existentiellement conditionnée que l’ensemble de son être ».
« L’existence précède l’essence », comme je l’appris jadis à l’Ecole normale de Douai de mon brillant professeur de philo, qui nous enseignait passionnément sa discipline directement nourri de Sartre et Heidegger… et de Kierkegaard ! Je ne savais pas alors que ce débat m’inviterait un jour à suivre Paul Tillich pour mettre en lien cette proposition avec le protestantisme moderne… Ce que je ferai avec vous la fois prochaine.
Relire :
Paul TILLICH, « Le courage d’être » (1)
Paul Tillich, « Le courage d’être » (2)
Paul TILLICH, « Le courage d’être » (3)
Paul TILLICH, « Le courage d’être » (4)
Paul TILLICH, « Le courage d’être » (5)
Paul Tillich, « Le courage d’être » (6)