PAUL TILLICH, « LE COURAGE D’ETRE » (8)

LE COURAGE DU DESESPOIR

par Emile Genouvrier, Eglise protestante unie de Touraine

 

Le courage du désespoir, c’est le titre que donne Paul Tillich à la dernière partie du chapitre V du Courage d’être. C’est ce courage qui s’exprime dans l’existentialisme du milieu du XXème siècle. C’est le courage qui résiste à l’angoisse du doute.

 

L’angoisse du doute dans un monde qui vacille
L’angoisse du doute est à l’œuvre dès la fin du XIXe siècle dans un monde où le pouvoir de la science mise au service de la technique et de l’industrie a réduit l’homme à un objet, à une puissance de travail, à une chose parmi les choses qui devaient servir à sa libération.

 

Les trois grands penseurs Nietzsche, Marx et Freud font entendre leur voix puissante de révolte et de déconstruction dans ce monde d’aliénation. Révolte contre un dieu pris en otage par la religion dominante qui impose à la vie le carcan de ses interdictions plutôt que de proposer la bonne nouvelle d’une vie bénie par son Créateur.
Révolte contre un système capitaliste qui enferme les travailleurs dans le carcan de la production industrielle au seul profit de ceux qui l’organisent. Révélation que nous sommes chacun agis par des forces inconscientes: nous ne savons pas vraiment qui nous sommes.

 

Dieu est mort ! Prolétaires du monde entier la société vous ment ! ! Je ne sais pas vraiment qui je suis !… Redoutables prises de conscience, redoutables révoltes . Quand se clôt le XIXe siècle pour s’ouvrir au grand massacre de la Première Guerre mondiale, le monde ancien s’en est allé et laisse toute la place à l’angoisse du doute et de l’absurde.

 

L’angoisse du doute et de l’absurde

L’angoisse du doute et de l’absurde s’entendait déjà dans les titres très évocateurs des grands poètes symboliste français : Les fleurs du mal de Baudelaire ; Une saison en enfer , de Rimbaud…On y entend aussi les échos noirs et inquiétants des profondeurs de l’âme humaine et de l’existence.

 

L’angoisse du doute et de l’absurde donne corps à l’existentialisme philosophique qui devient dans les années 1940-1950 l’expression philosophique majeure. Son fondateur est l’Allemand Martin Heidegger. Mais c’est Jean-Paul Sartre qui l’exprime et le met en œuvre avec le plus de force, affirme Paul Tillich. Je me réfère surtout, écrit notre auteur, à son postulat : « L’essence de l’homme est son existence ». Cette phrase est comme un éclair de lumière qui illumine toute la scène existentialiste. On pourrait dire qu’elle est la proposition à la fois la plus désespérante et la plus courageuse de toute la littérature existentialiste. Ce qu’elle veut dire, c’est qu’il n’y a pas de nature essentielle de l’homme, à une exception près qu’il peut faire de lui-même ce qu’il veut »
Et plus loin: « L’homme est ce qu’il se fait. Et le courage d’être soi est le courage de faire de soi ce que l’on veut être ».

Vous avez bien lu : c’est la proposition la plus courageuse du courage d’être soi. C’est aussi la proposition la plus forte de l’angoisse du doute et du désespoir.

 

L’expression du courage d’être soi
C’est dans et par la culture que se manifeste la résistance au désespoir . Car la période existentialiste y est extrêmement féconde dans tous les domaines. En littérature, Sartre lui-même écrit des romans et des pièces de théâtre très remarqués.

 

Dans L’étranger, Albert Camus donne à vivre à son héros l’absurdité d’un monde sans repères. De ce héros qui revient aujourd’hui dans l’actualité cinématographique- et ce n’est pas un hasard- Paul Tillich écrit : « C’est un homme étranger parce qu’il n’arrive pas à établir un lien existentiel avec lui-même et avec le monde. Tout ce qui lui arrive n’a pour lui aucune réalité ni aucun sens : un amour qui n’est pas un véritable amour, un procès qui n’est pas un vrai procès, une exécution que la réalité ne justifie en rien. Il n’y a en lui ni culpabilité, ni pardon, ni désespoir, ni courage.… Il est un objet parmi des objets, incapable de trouver un sens à son monde ».

 

Et Tillich de conclure : « Le courage qu’a eu l’auteur de créer un tel personnage est équivalent à celui qu’a eu Kafka de créer le personnage de Monsieur K ».
En peinture , Cézanne ouvre la voie au cubisme et à son monde désarticulé.
La musique laisse entendre un univers sonore aux lignes mélodiques déconstruites. Partout dans la culture se dit la perte des repères classiques. Manifestation de l’absurde. Mais aussi et surtout expression du courage créateur d’être soi, qui ouvre aux lecteurs, aux spectateurs, aux auditeurs l’entrée de nouveaux univers.

 

Et Dieu dans tout ça ?
Tillich constate évidemment dans le chapitre V de son livre, combien la sortie du monde chrétien en Europe a eu des conséquences majeures. Nous savons bien, nous chrétiens aujourd’hui si minoritaires, que les églises et les temples désertés manifestent les déserts intimes et sociétaux de nos contemporains…
Combien l’homme moderne est confronté à l’angoisse de la culpabilité et de la condamnation, la troisième forme de l’angoisse d’être; comment il lui est proposé d’y résister par le courage « d’accepter d’être accepté » … tel est le contenu du chapitre VI de l’ouvrage.

 

Nous y consacrerons nos deux dernières interventions en tentant de rendre clair ce dernier chapitre: Courage et transcendance. Sur la page de titre de mon vieil exemplaire, j’ai noté au crayon : « Quelle merveille ! Quel cadeau ! »

J’essaierai en toute humilité de vous faire partager cet enthousiasme. Oui, je continue de dire que Le courage d’être est un livre de vie. Il est difficile. Il a vieilli dans son expression. Mais dans ce monde lui-même si difficile où nous vivons, avec l’immense grâce pour nous chrétiens de la foi en Dieu, Le courage d’être reste une belle source de lumière.

 

Paul TILLICH, « Le courage d’être » (1)

Paul TILLICH, « Le courage d’être » (2)

Paul TILLICH, « Le courage d’être » (3)

Paul TILLICH, « Le courage d’être » (4)

Paul TILLICH, « Le courage d’être » (5)

PAUL TILLICH, « Le courage d’être » (6)

PAUL TILLICH, « Le courage d’être » (7)

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