« Ne me retiens pas », un texte, un tableau

Fra Angelico interprète la bible

FRA ANGELICO « NOLI ME TANGERE »
COUVENT SAN MARCO – FLORENCE –vers 1440, cellule n°1

 

par Valérie GUINAIS, Eglise protestante unie de Saintes-Cœur de Saintonge

 

J’aimerais partager un choc esthétique, issu d’un souvenir de voyage… Choc reçu dans cette cellule austère du couvent San Marco à Florence..

Cellule où la fresque est un support de prière et « une prière elle-même », pour reprendre l’idée de Jean-Paul II. Elle illustre, dans ce magnifique chapitre de Jean (où l’on aimerait d’ailleurs s’attarder sur chaque verset), le verset 17 : « Ne me touche pas » ou « ne me retiens pas ».

 

Rappelons le contexte de ce verset : Jean 20-11 à 18 (traduction TOB)
Marie était restée dehors, près du tombeau, et elle pleurait. Tout en pleurant elle se penche vers le tombeau et elle voit deux anges vêtus de blanc assis à l’endroit même où le corps de Jésus avait été déposé, l’un à la tête et l’autre aux pieds. « Femme, lui dirent-ils, pourquoi pleures-tu ? ». Elle leur répondit : « ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où ils l’ont mis ». Tout en parlant, elle se retourne et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était lui. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? ». Mais elle, croyant qu’elle avait affaire au gardien du jardin, lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as enlevé, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre ». Jésus lui dit : « Marie ». Elle se retourna et lui dit en hébreu : « Rabbouni », ce qui signifie maître. Jésus lui dit : « Ne me retiens pas » (ou « Ne me touche pas ») car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voici ce qu’Il m’a dit ».

 

Fra Angelico sublime ce verset par une fresque délicate et intime : intimité du lieu qui fait écho au jardin d’Eden, intimité entre les deux protagonistes, leurs mains si proches, leur regard tourné l’un vers l’autre. Ici, tout est symbole, le décor, les couleurs, les vêtements, les attitudes…

 

Avec quelle tendresse le peintre a su traduire la dernière rencontre de Marie et Jésus incarné et résumer l’Amour qui les liait : on ressent le bouleversement de Marie, son élan vers Jésus alors qu’elle désespérait, qu’elle ne l’avait même pas reconnu, pas vu en somme, jusqu’à ce qu’il prononce son prénom… Et le mouvement de Jésus qui se retourne vers elle, est-ce de l’hésitation, le regret de la quitter ? Sur cette fresque, on pourrait presque lire sur ses lèvres « ne me retiens pas ».

Ce verset, je le ressens non comme une demande péremptoire ou un ordre mais comme une supplique, une prière : Jésus s’apprête à rejoindre son Père, à entrer en gloire mais une fois encore, avec quelle humilité ! Comme au jour de sa naissance, il apparaît si fragile. A-t-il besoin que Marie l’aide à quitter notre monde factice pour devenir véritablement vivant ? Qu’elle comprenne qu’il doit se libérer ? Peut-être aimerait-il aussi qu’elle le croit sans avoir besoin de « vérifier » (contrairement à Thomas…) et qu’elle puisse, la première, porter témoignage de la bonne nouvelle.
Désormais le lien qui les unira, et unira tous les Hommes au Christ, n’est plus d’ordre physique, charnel, mais spirituel : leur amour se purifie et atteint au sublime.

 

Donc, pour que Jésus devienne véritablement Vivant et véritablement Présent, elle ne doit pas l’arrêter dans son élan vers le Père, en le touchant ou en le retenant.
Pourtant, on imagine le déchirement des deux : Marie doit renoncer au Jésus qu’elle a connu ; Jésus doit se détacher, de tous ceux qu’il aimait et qui l’aimaient.
Ce choix, essentiel pour se libérer, m’interroge : et nous, qu’est-ce qui nous retient de devenir encore plus vivants, de quoi devons-nous nous libérer pour nous élever ?

Bien sûr, je ne pense pas que Dieu nous demande de renoncer à tout, de tout sacrifier. Mais en cette période de Pâques, synonyme de double libération (libération de la servitude pour les Hébreux, libération de la mort pour les chrétiens), de quoi pouvons-nous nous dégager pour nous libérer et trouver la paix et l’amour véritable ?

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