Paul Tillich, « Le courage d’être » (9)

Courage et transcendance

Par Emile Genouvrier, Eglise protestante unie de Touraine

 

Avez-vous eu chers lecteurs le courage… de me suivre ? J’avoue que les deux derniers articles étaient un peu pentus! Mais nous arrivons au sommet et les horizons qu’on y aperçoit valaient la course.

 

Quelle est la source du courage d’être ?  Qu’est-ce que la religion et qu’est-ce que la foi ? Quel est le retournement fondamental apporté par la Réforme et qu’est-ce que le courage protestant ? Et quel est/qui est ce Dieu auquel nous croyons ?  Voici de quoi il sera question dans cet article et le suivant – le dernier !, puisés dans « Courage et transcendance », le chapitre terminal du « Courage d’être ».

 

Question de religion ?

Au sens large du terme, il sera donc question de religion. Conclusion logique ! 

Car, comme le note Paul Tillich, « la religion est l’état d’un être saisi par la puissance de l’être-même. Parfois cette racine religieuse est soigneusement couverte ; d’autres fois elle est niée avec passion ; dans certains cas elle est profondément cachée, dans d’autres, elle ne l’est que superficiellement : mais elle n’est jamais complètement absente »

Le courage d’être puise sa force dans plus grand que lui. Mais comment ?

 

La révolution luthérienne

En affirmant pour le vivre que le salut ne dépend pas de l’Eglise mais de Dieu seul, que la terreur de la mort et du diable, omniprésente en son siècle, ne peuvent se vaincre avec certitude que dans une relation personnelle de totale confiance avec un Dieu d’amour et de miséricorde , la Réforme de Luther rompt totalement avec le semi-collectivisme médiéval du catholicisme: c’est-à-dire la gestion de toute la vie personnelle et spirituelle par l’Église- ce que nous avons évoqué dans un article précédent.

« C’est avec Luther, note Tillich, que le courage de la confiance atteignit son point le plus élevé dans l’histoire de la pensée chrétienne »

Un nouveau courage d’être se manifeste chez les héros du protestantisme que furent Luther, mais aussi Calvin ou Zwingli… Non pas celui de résister aux persécutions catholiques ou de réformer l’Église. Mais le courage de la confiance. Et non pas de la confiance en soi, même si l’on peut y déceler les prémices de l’ individualisme moderne. Mais de la confiance en Dieu.

 

Le courage protestant

« Le courage protestant de la confiance affirme le soi individuel en tant que tel dans sa rencontre avec Dieu comme personne…Il ne prend pas sa source dans la confiance en soi. La Réforme affirme le contraire: on ne peut acquérir sa confiance dans sa propre existence qu’après avoir cessé de fonder sa confiance en soi-même. »

 

Car qui suis-je moi-même sinon un pécheur coupable ? En dépit de ce que je suis, en dépit du pécheur que je suis, du coupable que je suis, il faut donc que Dieu m’accepte et qu’il m’accepte comme je suis . Et il faut donc moi-même que j’accepte d’être accepté.

 

En dépit de….

En dépit de… Le célèbre « trotz » (en allemand : malgré) de Luther sur lequel se fondent plusieurs de nos confessions de foi et notre prière personnelle même. Je ne suis pas juste mais par ma foi je suis rendu juste: je suis justifié. En dépit de ma faiblesse, Dieu mon refuge, ma forteresse, me rend fort: Paul le dit et redit.

Ce qui montre un chemin : la justification par la foi en Jésus le Christ s’expérimente dans une confiance renouvelée en Celui qui est venu en ce monde pour témoigner par sa vie et sa parole de qui était Dieu.

Ce qui fut écrit par ses disciples. C’est dans l’Écriture sainte que palpite la Parole de Dieu. La foi seule. L’écriture seule. Les deux socles du courage protestant de la confiance.

 

La culpabilité et le courage d’accepter d’être accepté

Le courage de s’accepter soi-même comme accepté en dépit du fait que l’on soit inacceptable est le fondement du courage de la confiance; et ce courage ne dépend d’aucune condition préalable.

« Ce n’est pas le bon, le sage ou le pieux qui sont habilités à ce courage mais ceux qui manquent de toutes ces qualités et qui sont conscients d’être inacceptables »

 

Il ne s’agit pas du courage existentialiste d’être soi…. Il s’agit de l’acceptation de soi par un pécheur inacceptable, dans la communion d’un Dieu qui juge et qui transforme.

« Cela ne veut pas dire, continue P. Tillich, que la culpabilité soit niée… Cela veut dire que Dieu nous accepte coupables en nous accordant la grâce de son pardon …Cette acceptation expérimentée comme pardon est la seule et ultime source d’un courage d’être qui soit capable d’intégrer l’angoisse de la culpabilité et de la condamnation. »

 

Le courage de la confiance surmonte aussi l’angoisse du destin et de la mort

Rencontrer Dieu personnellement en sachant que Dieu vous accepte et que vous acceptez qu’il vous accepte, c’est participer à son éternité dans une sécurité transcendante.

Comme on le sait, Luther a traversé des moments d’extrême désespoir qu’il ressentait comme des attaques sataniques où tout était menacé : sa foi dans le Christ, sa confiance en son œuvre la Réforme, le pardon des péchés ..

Plus rien ne lui restait du courage d’être sinon le premier commandement : l’affirmation que Dieu est Dieu. Et dans l’abîme de l’absurde, dans l’ abîme du néant cette prise de conscience l’a sauvé .

La traversée mystique et concrète du verset du psaume 22 « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » expérimente un courage d’être qui s’ancre au fondement même de l’ Être, comme en atteste le récit de la Passion.

Dieu nous sauve là où et quand rien ne semble plus à espérer .

 

Et pour aujourd’hui ?

Rappelons que c’est dans le contexte d’une traversée sans précédent du doute et de l’absurde par les existentialistes du XXe siècle que ce livre est publié. Paul Tillich n’écrit pas pour des croyants : mais pour des douteurs agnostiques, voire athées. D’où sa question:

« La dernière question est de savoir si ces deux types de courage d’accepter d’être accepté – dans l’angoisse du destin et de la mort; dans l’angoisse de la culpabilité et de la condamnation – peuvent être unifiés devant la présence envahissante de l’angoisse du doute et de l’absurde en cette époque qui est la nôtre »

Ce sera le sujet de notre prochain et dernier article.

 

©︎ Éditions Labor & Fides

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