Jean-Frédéric Oberlin, pasteur alsacien et apôtre du développement local

Théologien, pédagogue, réformateur social et pionnier de l’éducation

par Jean Loignon, Eglise Protestante Unie de Saint-Nazaire

 

 

La notoriété de Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) est paradoxale : évidente dans sa région d’origine, minime en France « de l’intérieur » en dehors du milieu protestant, considérable aux Etats-Unis, où une ville et une université de l’Ohio portent son nom. Pasteur d’une seule paroisse pendant 59 ans, il ne publia aucun livre mais son héritage est celui d’un christianisme social pionnier, d’une révolution pédagogique majeure et d’un parcours spirituel des plus originaux.

 

Issu d’un milieu strasbourgeois aisé et éduqué dans l’esprit des Lumières, il eut rapidement la vocation pastorale mais il refusa une carrière confortable en répondant à l’appel de Jean-Georges Stubler, pasteur d’une paroisse déshéritée et rurale dans la vallée vosgienne de la Bruche. Ce dernier avait déjà entrepris une œuvre d’alphabétisation et de scolarisation pionnière parmi ces paysans pauvres. Oberlin se voua immédiatement à cette cause, profondément conscient que le développement spirituel n’irait pas sans une amélioration volontariste de la vie matérielle des fidèles. Il fut un encyclopédiste pratique, soucieux de l’hygiène de l’habitat, introduisant des nouvelles pratiques agricoles, développant l’artisanat, désenclavant par des routes cette micro-région du Ban de la Roche.

 

Gravure de 1819 représentant le pasteur Oberlin travaillant sur un chemin.

 

Mais c’est sur le plan scolaire qu’Oberlin innova de façon carrément révolutionnaire, compte tenu des méthodes d’enseignement de son époque. Il promut une pédagogie mobilisant la capacité d’observation des enfants, leurs cinq sens, les couleurs, la manipulation de maquettes et ce, pour les enfants des deux sexes. Comme une préfiguration pionnière des pédagogies des Montessori, Steiner et Freinet ? Partant du constat que les mères étaient trop occupées pour éduquer les enfants en bas âge, il décida la création de « poêles à tricoter », ébauche d’écoles maternelles confiées à des « conductrices de la tendre enfance » spécialement formées.

 

Jeu de cartes conçu par J.-F. Oberlin pour l’enseignement de la botanique.

 

Oberlin ne quitta pratiquement jamais son presbytère de Waldersbach. Cela ne l’empêcha nullement de nouer des liens étroits avec des personnalités venant le visiter, attirées par la nouveauté de ses méthodes et sa conception si large du ministère pastoral : le maire de Strasbourg de Dietrich le soutenait, l’abbé Grégoire relayait positivement son action francophone auprès des assemblées révolutionnaires parisiennes : Oberlin échappa aux dérives antireligieuses de la Terreur, au prix de quelques compromis de façade.

 

Officiellement luthérien, le « roi » du Ban de la Roche ne s’embarrassait guère d’orthodoxie théologique ; de tendance piétiste, il était œcuménique, ouvert à la spiritualité des Frères Moraves et aux divers courants mystiques et ésotériques du siècle, admettant le voisinage des esprits et des anges. Sa passion pour la phrénologie le poussait à découper soigneusement la silhouette des têtes de ses hôtes sur du carton afin d’en étudier le caractère. Il eut comma amie Juliane de Krüdener, une fantasque baronne allemande, femme de lettres et prophétesse mystique auto-proclamée. Les liens de cette dernière avec le tsar Alexandre 1er valurent à Oberlin de voir le Ban de la Roche protégé par l’armée russe lors de l’invasion de la France en 1814-15.

 

  Musée Jean-Frédéric Oberlin à Waldensbach

 

Homme d’exception d’une époque peu reproductible, certes. Mais ses audaces et son souci constant du prochain sont dignes de mémoire, ce à quoi s’emploie le remarquable et récent musée Oberlin à Waldersbach.

 

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