par Jean Loignon, Eglise protestante unie de Saint-Nazaire
Jean Cavalier© Wikimedia Commons
Quand, en 1685 par l’Édit de Fontainebleau, Louis XIV révoqua l’Édit de Nantes, il estimait ce dernier sans objet. Deux décennies de tracasseries culminant par des persécutions violentes – les dragonnades1 – n’avaient-elles pas provoqué des abjurations en masse au sein d’une confession protestante minoritaire et de surcroît en déclin ? D’autant que 200 000 protestants opiniâtres faisaient le choix de l’exil vers une Europe du Refuge qui leur tendait les bras2.
C’est donc une communauté laminée, privée de ses élites, sans pasteurs (condamnés à mort) qui fit le dos rond, sous la surveillance rigoureuse du pouvoir royal qui se méfiait de ces « nouveaux convertis ».
La lutte par les armes
Le peuple protestant des Cévennes avait connu le même sort mais en 1702, il se révolta et choisit la voie de la lutte armée. C’étaient des paysans et des artisans, qui avaient grandi dans la culpabilité de l’abjuration de leurs aînés ; quand des « prophètes » autoproclamés, nourris de la simple lecture de l’Ancien Testament, appelèrent au repentir et à un sursaut contre « Babylone » (le pouvoir royal), ils furent entendus et purent déclencher une lutte armée meurtrière pour reconquérir leur liberté de conscience.
Affiche du film Les Camisards de René ALLIO
Pendant deux ans, cette guérilla tint tête à plus de 20 000 soldats incapables de contrôler le massif cévenol. Parce que sans uniforme et revêtus d’une simple chemise (camisa en occitan), ils gagnèrent le surnom de Camisards. On raconte que les soldats du roi pâlissaient de peur quand les Camisards les attaquaient en chantant le psaume 68 dit des Batailles « Que Dieu se montre seulement 3». La répression fut impitoyable et l’intendant Basville ordonna le brûlement des Cévennes, ravageant des centaines de hameaux et déportant la population.
Invincibles dans la guerre d’embuscades, les Camisards furent cependant défaits en bataille rangée quand ils descendirent dans la plaine du Languedoc et leur chef Jean Cavalier – un ancien boulanger – négocia sa reddition avec le Maréchal de Villars. Mais, mus par ce qui leur paraissait une inspiration divine, des « prophètes » comme Abraham Mazel ou Elie Marion continuèrent une lutte épisodique jusqu’en 1710 : le premier fut tué, le second s’exila en Angleterre et tenta de maintenir en Europe ce courant qu’on appela « the French prophets ».
Le souvenir de la Guerre des Camisards est resté vif dans la mémoire protestante et surtout cévenole, et même au-delà : quand en 1943, dans la France occupée par les nazis, se développa la lutte armée dans des régions montagneuses ou très boisées, on surnomma « maquisards » ces résistants qui tenaient le maquis et dans le midi de la France la ressemblance avec le mot camisard stimula cette mémoire4 .
Paradoxalement, le protestantisme qui survécut « dans le Désert » jusqu’à la Révolution française, nourrit une solide méfiance envers ces prophètes – parfois femmes – qui, sans instruction ni encadrement pastoral, annonçaient une parole de Dieu de leur cru. Des synodes clandestins, au mépris du danger, réorganisèrent les églises et rétablirent une discipline plus calviniste.
Mais aujourd’hui, on ne veut garder que l’héroïsme de ce peuple debout pour sa foi et une association militante cévenole proche du protestantisme libéral ne craint pas de porter le nom d’Abraham Mazel. Avec le temps, la radicalité religieuse violente s’accepterait-elle mieux qu’aujourd’hui ?
[1]Expérimentée en Poitou à partir de 1681, cette méthode de persécution consistait à loger dans les foyers protestants des soldats des régiments de dragons avec tout pouvoir de violence jusqu’à l’abjuration.
[2]Onze jours seulement séparent la proclamation de l’Édit de Fontainebleau et celui de Potsdam promulgué par Frédéric-Guillaume 1er de Prusse pour accueillir les Huguenots français.
[3]
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[4]Un seul film évoque cet épisode historique : « les Camisards » de René Allio (1970) ; tourné sur les lieux avec une empathie certaine pour le sujet, il reflète aussi l’ambiance des années 70 avec des accents tiers-mondistes mais aussi alternatifs (c’était l’époque des communautés tentant le retour à la terre).
Créé en 1910 dans la maison de l’ancien chef camisard Rolland et pourvu de diverses extensions, le Musée du Désert à Malet dans les Cévennes est le principal lieu de mémoire du protestantisme français.
Il accueille chaque premier dimanche de septembre l’assemblée du Désert en plein air réunissant des milliers de protestants.
http://museeprotestant.org/notice/musee-du-desert/