Avec la pasteure Agnès Pascaraut, le père Albert Wando et l’imam Mehand Ihedadenne (Photo © Stéphanie Stohl, Philippe Giron, Pierre Kerlévéo)
Article de Philippe Giron, diacre catholique à Lannion
Nous étions une bonne soixantaine dans le petit temple protestant de Perros-Guirec ce jeudi 10 septembre. Cette rencontre était la dernière des « Jeudis du Temple » qui rassemblent plusieurs fois dans l’année les personnes intéressées à l’appel de l’Église protestante unie des Côtes d’Armor. C’est aussi l’occasion de réunir une fois par an trois acteurs religieux locaux et de bonne volonté : la pasteure Agnès Pascaraut, de Saint-Brieuc mais desservant aussi Perros-Guirec, le père Albert Wando, curé de la paroisse catholique de cette même ville, et Mehand Ihedadenne, imam de la communauté musulmane, invités à partager sur un thème commun, ce soir : « Dieu, l’argent et nous ». Les trois intervenants étaient questionnés et relancés par la journaliste Stéphanie Stohl.
Une rencontre très intéressante dans laquelle chacun des intervenants a donné les grandes lignes défendues par leur spiritualité respective sans « langue de bois ». L’imam Mehand a cité le Coran et la tradition musulmane, la pasteure Agnès a cité Martin Luther, et le père Albert la tradition catholique, ces deux derniers avec de nombreuses références bibliques et évangéliques.
Pas de tabou !
Les trois intervenants ont tous été d’accord pour dire que dans les trois spiritualités, il n’y a pas de tabou sur l’argent, que c’est un moyen universel d’échange et que Dieu le met à notre disposition pour la communication et les échanges de biens, pour faire vivre les siens et la société. Il y a de nombreux exemples dans la Bible dans lesquels il n’y a pas de jugement moral sur l’argent lui-même, comme dans la parabole des talents. Zachée lui-même ne se débarrasse pas de toute sa fortune et, dans les Actes des Apôtres, un certain nombre de personnes riches, comme Lydie par exemple, se mettent au service de la jeune Église.
Est-ce qu’il faut comprendre que l’usage de l’argent est neutre moralement ? D’Aristote à Thomas d’Aquin, l’argent pouvait être vu comme une menace. Le réformateur Calvin avait codifié et plafonné les taux d’intérêt pour éviter l’usure et, dans l’Islam, il existe des textes réglementant les contrats et les héritages, et le principe du prêt sans intérêt est connu. La richesse peut engendrer l’arrogance, la « distraction du bien commun » et l’avarice.
Ce qui est néfaste et condamné, c’est l’usage uniquement personnel de l’argent. L’évangéliste Matthieu rappelle qu’on ne peut pas servir deux maîtres. Dans les Actes des Apôtres, Paul parle de solidarité et de la collecte pour aider les populations de Jérusalem soumises à la famine. Alors la question se pose : Dieu nous encourage-t-il à gagner de l’argent ? On en revient toujours à l’usage que l’on en fait.
Quelques différences
Les trois spiritualités, si elles sont d’accord sur les grands principes, montrent des différences liées à leur histoire et leurs textes sacrés.
Pour l’Islam, l’argent est l’argent de Dieu et l’Homme n’en est que le gestionnaire. Les juristes ont classé les textes selon cinq finalités liées à la protection de la vie, de la croyance, de la raison, de la richesse personnelle, sachant que l’Homme a une fonction de responsabilité par rapport à l’argent : « se servir de l’argent pour la vie de sa famille, c’est bien ; s’en servir pour spéculer, c’est mal. » Par contre, négliger son travail est vu comme un péché.
Dans la Bible, le jeune homme riche n’est pas condamné et, dans la parabole de Lazare et le « mauvais riche », Jésus ne reproche pas au riche ses biens mais il fait parler Abraham qui refuse l’aide que le riche demande après sa mort en rappelant que le riche a reçu ses biens sur Terre tandis que Lazare a connu le malheur, et qu’un grand abîme sépare les deux lieux. Et il n’y a pas dans la Bible d’interpellation d’un pauvre qui s’éloignerait de Dieu à cause de sa misère.
Dans l’Église protestante, Luther rappelle qu’« on ne monnaye pas le Salut de Dieu » et « Dieu me sauve sans conditions », et il existe une déviance combattue qui dit que Dieu bénit la richesse des membres qui ont beaucoup d’argent : comme chez les catholiques, le risque de l’argent est de se couper de l’amour de Dieu. Une remarque qui peut illustrer cela (mais cela se discute) : « Dans une Bretagne pauvre, il y avait beaucoup de baptêmes ; dans une Bretagne riche, le nombre de baptêmes s’effondre… »
Le débat qui a suivi n’a pas apporté d’autres éléments sauf une question qui n’a eu aucune réponse faute de temps, autour de la phrase de l’Évangile de Matthieu : « Car à celui qui a, il sera donné, et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré. » De quoi alimenter une nouvelle réunion…
Les relations inter-religieuses sont très bonnes dans ce coin de Bretagne, avec en particulier le Collectif ESPOIRS (Écoute et Solidarité pour un Partage et une Ouverture Inter-Religieuse et Spirituelle) qui comporte des membres catholiques, protestants et musulmans. Ce collectif a démarré sur une initiative musulmane après l’assassinat du père Hamel en 2016 et continue à vivre au fil des ans avec des rencontres amicales et éventuellement théologiques.