Phœbé et Junia, femmes en Christ il y a 2000 ans

En ce huit mars, sortons nos sœurs de l’anonymat

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Les lecteurs de l’apôtre Paul ne s’attardent guère sur les salutations qui concluent ses épîtres envoyées aux
communautés chrétiennes qu’il a fondées et dont il suit le développement. Ils devraient.
D’abord, symboliquement, car les noms cités, s’ils nous sont aujourd’hui inconnus, sont ceux d’hommes et de femmes
qui ont permis l’éclosion des premières églises et, de maillons en maillons, la vie des nôtres.
Ensuite, une lecture attentive des 29 personnes citées ou saluées au terme de l’épître aux Romains, chapitre 16, révèle
que 21 sont des hommes et 8 des femmes. Certes, ce n’est pas la parité mais c’est suffisant pour démentir la réputation
de misogynie que traîne l’apôtre Paul. Et cela nous donne un regard interrogatif sur la place des femmes dans l’Église
et les traditions qui les en excluent encore, y compris dans le Protestantisme.

De cette liste émergent deux noms : Phœbé et Junia

 

Phœbé est citée en premier. Nommée sans référence aucune à un mari ou un père, elle est donc socialement
indépendante. Paul la qualifie de « ministre » de l’église de Cenchrées (le port de Corinthe) et rappelle qu’elle l’a
protégé, lui et bien d’autres. Ses revenus et son statut auraient permis l’essor de la communauté. Mais Paul ajoute une
recommandation explicite à son égard à l’intention des chrétiens de Rome, destinataires de l’épître que Phœbé va
probablement acheminer et présenter en son nom. Une ministre, disait Paul…

 

Le cas de Junia est plus complexe et fait couler beaucoup d’encre. En effet, Paul écrit : saluez Andronicos et Junia(s),
mes parents et mes compagnons de captivité… (Ro 16, 7 TOB). A priori un couple hétérosexuel de fidèles très engagés,
comme celui d’Aquilas et de Prisca cités plus avant. Mais Paul poursuit : ce sont des apôtres éminents et ils ont même
appartenu au Christ avant moi. Une femme apôtre? Même si le mot ne désigne pas exclusivement les Douze mais
s’applique à des dirigeants majeurs comme Paul, l’idée qu’une femme ait pu l’être a paru rapidement inconcevable.
Jouant sur le fait que Junia(s) est un prénom épicène que seule une accentuation tardive permet en grec de lui attribuer
un genre, toute une tradition s’est efforcée de le masculiniser en Junias, quitte à suggérer un couple… d’hommes!
L’enjeu était de supprimer toute légitimation par les Écritures de l’accès des femmes à des ministères voulus mixtes
initialement, dans l’esprit des mots de Galates 3, 28 Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme
libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ.

 

Les chrétiennes ont donc subi très tôt ce que les féministes connaissent bien sous le nom de « backlash » ce retour de bâton réactionnaire qui succède à une percée progressiste pionnière de leurs droits.
En ce huit mars, Phoebé et Junia sont des sœurs en Christ qui, lui, libère.

 

Cet article est grandement redevable aux travaux de la théologienne baptiste Valérie Duval-Poujol.

 

 

 

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