Le plaisir de lire

"L'ombre du déliant" de Francine Carillo et "Paysan de Dieu" du Frère François Cassingena-Trévidy

Francine Carrillo, L’ombre du Déliant

Labor et Fides (Petite bibliothèque de spiritualité), 2026, 121 p., 16 €

 

Un compte rendu de Daniel Bach, pour LibreSens

 

Partant du néologisme du poète Henry Bauchau, Francine Carrillo, théologienne, peintre et poète propose une longue ode en vers de 2 ou 3 pieds où elle revisite les récits de Lazare, d’Emmaüs, de la femme adultère, les rencontres au tombeau vide de Jésus. Le Déliant dont elle a l’art de déceler le passage, c’est le Seigneur tout en délicatesse et en attention, en discrétion et en suggestion, oeuvrant à dénouer ce qui en nous est mal attaché ou nous libérer de ce qui nous enferme, pour nous porter vers la lumière et l’espérance.

Comme dans toute œuvre poétique le tressage des mots, les tournures et les juxtapositions font sens et ouvrent des brèches, des horizons, des interprétations nouvelles de pages d’évangiles bien connues et pourtant à redécouvrir. Quelques traits pour susciter la curiosité du lecteur : Et pourtant la mort, / comme l’ombre, / demandent qu’on les regarde en face, / car elles nous révèlent / ce que nous ne savons pas. Ou ce jeu sur les temps : Comment aller de l’avant / quand on espère à l’imparfait ? Ou cette manière de caractériser le Christ : Son métier, / c’est la / transhumance. / Pour tout / héritage, il nous laisse / une écriture / de vent, de quoi / nous /rappeler / de lever / les yeux / les uns sur / les autres.

 

Un petit trésor de plus dans cette collection s’attachant à travailler les mots humains pour en extraire le jaillissement d’une nourrissante spiritualité.

 

UN PARTENARIAT  AVEC LIBRESENS


Après avoir été pendant longtemps le Service de documentation de la FPF, le CPED (Centre Protestant d’Etudes et de Documentation) a gardé son rôle de Club de lecture par sa publication en ligne, LibreSens, présentant des livres susceptibles d’intéresser un large public protestant ou non. Son originalité est que ce ne sont pas des critiques professionnels qui écrivent les comptes rendus mais des lecteurs avertis, théologiens, philosophes, historiens, sociologues … LibreSens reste ainsi une présence protestante auprès des éditeurs qui envoient leurs livres en service de presse.


 

Frère François Cassingena-Trévidy, Paysan de Dieu

Albin Michel, 2024, 240 p., 21,90€

 

par Christian Roux, Eglise Protestante Unie de Rennes

 

Le paysan de Dieu, c’est l’auteur. Normalien, docteur en théologie, spécialiste de la tradition liturgique, traducteur de Virgile et des Pères de l’Église.

Moine bénédictin, il entre dans la vie monastique en 1980 à l’abbaye de Randol (Puy de Dôme) où il est ordonné prêtre en 1988 mais qu’il quittera en 1995 quand le père Abbé décidera de revenir à la liturgie de Pie V. il rejoindra alors l’abbaye Saint Martin de Ligugé dans la Vienne. En 2021, il décide de s’installer sur le plateau du Cézallier dans le Cantal où il travaille désormais comme ouvrier agricole tout en poursuivant son ministère de prêtre.

 

C’est un livre passionnant. D’abord pour ceux qui s’intéressent à l’Auvergne et à la ruralité mais aussi compte tenu de la dimension spirituelle de l’ouvrage.

 

L’auteur raconte sa vie, jour après jour, rythmée  par l’aide apportée à ses voisins éleveurs de vaches mais aussi par ses lectures bibliques, l’écoute des grands compositeurs religieux et la lecture quotidienne de la Règle de Saint Benoit. Sa vie succombe, dit il, avec un bonheur sans doute jamais atteint jusque là, à une double loi de gravité : tout le porte vers la terre mais aussi vers le ciel, « un ciel sauvage, dépouillé de toute la mièvrerie que l’on attache à ce mot. »

 

Il est difficile de ne pas être touché par le  bonheur que lui apportent la traite des vaches, le jardinage, la confection de clôtures et son acceptation par ses voisins qui reconnaissent son travail de paysan et l’acceptent comme un des leurs tout en faisant appel à sa qualité de prêtre pour un baptême, une messe ou la bénédiction d’un troupeau. Il voit dans la traite des vaches un exercice cultuel et considère que sa disponibilité gratuite aux uns et aux autre représente désormais à ses yeux la forme essentielle et quasi obligatoire de sa vie religieuse et comme une application nouvelle, pleinement circonstanciée, de son vœu d’obéissance. Il dit que la même exigence de vérité qui a poussé Simone Weil a embrassé la condition ouvrière le pousse lui à la condition paysanne. Sa traduction des Géorgiques de Virgile, attendue par ses éditeurs, en souffre mais il considère que sa vie actuelle est un hommage à Virgile et la vérification de son « évangile » à travers sa propre vie de paysan.

 

Il est difficile de relater toute la richesse de ce livre. J’ajouterai simplement que les lecteurs protestants seront sensibles aux références bibliques et à la musique qui rythment la vie de l’auteur.

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