Justice et équité (3/3) : Regards protestants

SOCIÉTÉ – Lier justice et équité serait-il la meilleure façon de vivre l'Évangile dans notre société ?

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Un article de Catherine Chaumier du Protestant de l’Ouest, d‘après la conférence de Patricia Randrianame, pasteure de l’EPU de Touraine. 

 

 

Pour introduire ce thème, quatre récits guident notre réflexion. Les trois premiers sont bibliques, le quatrième est issu de l’expérience personnelle de Patricia Randrianame, aumônière au Centre pénitentiaire de Liancourt (60).

 

1. La justice de Salomon (1 Rois 3, 16‑28)
Cet épisode bien connu raconte la façon dont Salomon rendait la justice. Deux femmes se disputent un enfant vivant après la mort du bébé de l’une d’elles. Pour révéler la vérité, Salomon ordonne de couper l’enfant en deux. Alors, une des deux femmes s’y oppose afin de préserver la vie de son enfant. C’est cette réaction qui révèle à Salomon l’identité de la vraie mère. Ici est mis en avant un des aspect de la justice : trancher un litige ; d’ailleurs, l’épée est un des symboles de la justice. De même, ici, c’est l’équité, c’est‑à‑dire l’attention au cœur humain, qui permet à Salomon de reconnaître la véritable mère et de rendre un jugement juste. La justice tranche un litige ; l’équité permet que la vie l’emporte.

 

2. La parabole des talents (Matthieu 25, 14-30)
Avant de partir pour un long voyage, le maître (Dieu) confie ses biens selon les capacités de chacun (5, 3 ou 1 talents). La répartition n’est pas égale, mais elle est ajustée. Ainsi, la justice donne à tous, et l’équité adapte en donnant à chacun selon les capacités.

 

3. La parabole « des ouvriers de la 11e heure » (Matthieu 20, 1-6)
(Précédée de la formule « Le royaume des cieux est semblable à un maître…. ».) Le maître appelle des ouvriers à différentes heures de la journée pour travailler dans sa vigne et, à la fin de la journée, tous reçoivent le même salaire, quel que soit le nombre d’heures de travail. Ici, la justice respecte l’accord passé entre le Maître et l’ouvrier, et l’équité consiste à veiller à donner à chacun un salaire permettant de vivre dignement. La justice du Royaume n’est pas une simple redistribution sociale : elle est une transformation des relations, une générosité, une restauration de la dignité humaine.

 

4. L’expérience de Patricia Randrianame en tant qu’aumônière de prison
Elle montre que la justice pénale, bien que nécessaire, est punitive et souvent vécue comme insatisfaisante. L’aumônerie offre un espace de « parole libre » où le détenu n’est plus un numéro, mais une personne digne devant Dieu. L’État a une « obligation positive » : rendre possible l’exercice du culte pour celui qui ne peut se déplacer. C’est l’expression même de l’équité dans la loi de 1905.

 

 

Justice et regards protestants

 

 

Pour éclairer d’un regard protestant cette tension entre justice et équité, on peut rappeler que, pour les Réformateurs, la notion de justice est liée à celle de justification. La justice de Dieu est d’abord une justice qui justifie. C’est-à-dire que Dieu regarde l’homme, la femme en vertu de la grâce seule, et non à cause de ses efforts (ou ses œuvres). En effet, Luther a été bouleversé par la découverte dans l’épître aux Romains 1,17 de cette « justice de Dieu » gratuite reçue par la foi, qui libère et restaure l’être humain de la culpabilité et de la peur.

On peut alors s’interroger sur l’articulation possible entre cette conception de la justice divine et la justice politique et sociale de l’homme. Si les deux justices, divine et humaine, ne se rejoignent jamais car l’homme n’est pas Dieu, néanmoins la volonté de Dieu invite l’homme à une vraie justice humaine.

 

Selon l’Encyclopédie protestante, la Réforme lie libération religieuse et justice sociale. La libération religieuse, c’est la justification par la foi seule : l’être humain est libéré de la peur et de la culpabilité par la grâce. Cette liberté intérieure n’est pas un repli sur soi ; au contraire, elle ouvre à une responsabilité envers la cité, donc à la justice sociale et politique.

La foi n’est pas seulement une affaire intérieure ; elle a des implications concrètes sur la manière dont nous organisons nos institutions et prenons soin des plus vulnérables.

 

 

Cinq figures du protestantisme historique

 

 

  • La théorie des deux règnes
    Martin Luther (1483-1546) voit la justice comme justification et comme ordre social. Sa distinction radicale de la justice divine et de la justice humaine l’a conduit à la théorie des deux règnes : le règne spirituel (celui de l’Évangile et de la liberté intérieure), et le règne politique (celui de la loi et du maintien de l’ordre pour contenir le mal et d’éventuelles insurrections comme lors de la guerre des paysans du pays Souabe en 1524-1525). L’équité chez Luther consiste à adapter, assouplir la loi aux circonstances pour éviter une rigueur excessive et rester humaine.

 

  • Solidarité communautaire
    Pour le théologien suisse Ulrich Zwingli (1484-1531), contemporain de Luther, la justice est vue comme une solidarité communautaire. La justice humaine est nécessaire pour vivre en cohérence et en harmonie, mais elle est limitée et ambiguë. Les lois laïques sont donc invitées à se conformer à l’enseignement « fraternel » de l’Évangile. À Zurich, cette solidarité se manifestait par exemple par la gestion des hôpitaux et l’organisation des aides.

 

  • Justice et transformation sociale
    Une génération plus tard, Jean Calvin (1509-1564) considère que la justice et l’équité doivent mener à une transformation sociale.
    En effet, Calvin insiste sur la souveraineté de Dieu sur toute la vie y compris économique et politique. Le croyant, libéré par la grâce, est rendu capable de vivre une justice active, attentive aux besoins du prochain. La justice devient alors une responsabilité collective et publique en vue d’une transformation de la société. Pour le réformateur, l’équité (aequitas) est l’art d’adapter la loi à des situations concrètes pour tenir compte de la fragilité humaine.

 

  • Justice et amour
    Pour les philosophes et théologiens du 20e siècle Paul Tillich (1886-1965) et Paul Ricœur (1913-2005), il y a tension entre la justice et l’amour. Pour eux, la justice, avec une logique comptable, garantit l’égalité des droits et structure la société, tandis que l’amour, dans la logique de la grâce et de la surabondance, en est le souffle vital. L’amour va plus loin que la règle qui ne peut pas imposer le don de soi, le pardon. Mais justice et amour sont nécessaires : la justice sans amour est une machine bureaucratique, et l’amour sans justice est sentimentale. L’équité est cette fonction de l’amour qui empêche la justice de se clore sur ses propres règles.

 

  • Résistance et liberté
    Avec le sociologue et théologien français Jacques Ellul (1912-1994), la justice est vue comme résistance et liberté : résistance à ce qui déshumanise l’homme dans une société moderne technicienne (technique, État, propagande…), et acte de liberté quand elle libère l’homme de l’oppression parce que Dieu nous a libéré le premier. La justice évangélique n’est pas un programme mais un témoignage, et l’équité, une protection de la personne. L’équité est le bras armé de la liberté pour l’homme ; elle brise la règle froide et réintègre la liberté dans le droit. La justice n’est pas une chose que l’on possède, c’est un acte de liberté qui répond à l’alliance de Dieu.

 

 

Quelles applications pour notre Église aujourd’hui ?

 

 

Ces différentes approches de la justice et de l’équité ont eu un impact sur les prises de position de l’EPUdF concernant des questions contemporaines. La vision protestante nous appelle à un autre regard sur Dieu, sur les autres, sur moi. Elle nous appelle à une justice enracinée dans la grâce, qui protège les faibles et critique, si besoin, les pouvoirs ; elle nous appelle à une justice qui cherche l’équité et engage la communauté. À titre d’exemples :

 

  • Justice climatique (2020-2021) : l’héritage d’Ellul 
    Dans la décision prise par le synode national de l’EPUdF en 2021 sur le thème « Écologie et justice climatique, quelle(s) conversion(s)? », on retrouve la notion de puissance retenue et de sobriété portées par Jacques Ellul  bien avant cette décision, et l’appel à la solidarité.

 

  • Débat sur la fin de vie (2025-2026) : Ricœur et la « justesse »
    Déjà, en 2013, le synode national de l’EPUdF a voté une résolution sur la fin de vie. Dans son préambule, il est précisé que l’Église protestante unie de France est plurielle ; il n’y a pas une seule éthique protestante, entre la position qui refuse de transgresser un interdit et celle qui permet d’entendre et de répondre à une situation de détresse et de souffrance dans des conditions très encadrées.
    Le débat actuel en France sur l’aide active à mourir illustre parfaitement la pensée de Paul Ricœur sur l’acte de juger : il insiste sur la tension entre la « loi générale » et le « cas singulier ». Un jugement juste, selon lui, doit concilier la règle universelle (interdiction de tuer) et la prise en compte de la souffrance unique d’un patient.

 

 

Une justice généreuse

 

 

La justice n’est pas un idéal abstrait, c’est une manière de vivre l’Évangile. Comme le disait Jacques Ellul, « le droit n’est pas un moyen de faire venir le Royaume de Dieu… mais Dieu est présent à tout acte de justice ». L’équité est une justice généreuse qui ne se soumet pas seulement aux injonctions de l’Évangile, mais le met en œuvre avec joie.

 

 

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