Pour la mémoire scolaire d’une génération adulte, 1515 reste la date de la bataille de Marignan, épisode plus ou moins connu des guerres d’Italie qui ouvrirent la France à la Renaissance. C’est aussi cette année que débuta le règne de François Ier (1515-1547), symbole de cette mutation culturelle et artistique.
Il est le roi qui vit se répandre en France la Réforme protestante venue d’Allemagne et on sait qu’après une période de tolérance bienveillante, il prit ses distances vis à vis de ces idées nouvelles et resta fidèle au catholicisme : en découlèrent les premières mesures répressives en 1533-1534, l’exil définitif de Jean Calvin à Genève, la « croisade » sanglante menée contre les Vaudois du Lubéron devenus réformés. Malgré une vigoureuse et créatrice impulsion, la Réforme française connut d’emblée un échec et sera à jamais une confession minoritaire.
Et s’il en avait été autrement ?
C’est le principe de ce « jeu sérieux » de l’histoire-fiction qui essaie d’imaginer un cours alternatif des événements, sur la base d’une hypothèse radicalement différente de la réalité : et si François Ier s’était rallié à la Réforme ?
L’idée n’est pas extravagante.
Au début du XVIème siècle, bon nombre d’ecclésiastiques souhaitaient concilier l’humanisme de la Renaissance et la foi chrétienne, catholique en l’occurrence ; ils voyaient dans l’imprimerie et dans le retour au texte biblique une opportunité capable de sortir l’Église de sa sclérose médiévale. C’est l’évangélisme, illustré par l’évêque Brissonet, Lefévre d’Étaples, Clément Marot, tous protégés par Marguerite de Navarre, la sœur bien-aimée de François Ier.
Ce dernier, en tant que roi, était soucieux d’affirmer son pouvoir à l’égard de la papauté et il mena une politique gallicane, lui permettant d’intervenir dans les nominations de prélats en France. La Réforme européenne qui se faisait l’écho d’aspirations nationales, ne pouvait que favoriser la position des monarchies face à un pouvoir pontifical sur la défensive.
Enfin, Jean Calvin n’avait pas de prévention contre le roi de France et il n’hésita pas à lui dédier sa première mouture de l’Institution de la Religion Chrétienne en 1536, malgré la répression consécutive à l’affaire des Placards, ces libelles extrémistes qui s’étaient affichés jusque sur la porte de la chambre de François Ier. Jean Calvin pensait que cela avait été un malentendu, qu’un exposé doctrinal clair et précis pouvait dissiper.
Donc cela aurait pu… Et d’imaginer, dans ce mouvement de confessionnalisation qui imposa aux peuples d’Europe la religion de leur monarque (cujus regio, ejus religio) au mitan du siècle, la vingtaine de millions de sujets français convertis au protestantisme. L’histoire de notre pays en aurait été différente mais pas forcément dans le sens espéré d’une Réforme victorieuse et omnipotente.
Car cette conversion aurait été menée plus sous la contrainte que par la foi et la Réforme aurait dû composer certainement avec l’attachement pluriséculaire aux traditions catholiques. Ce que choisit une minorité religieuse déterminée ne s’applique pas à la masse d’une population. C’est que comprit d’emblée l’Anglais Henri VIII qui, en délicatesse matrimoniale vis à vis de l’Église, rompit avec la papauté. Mais habilement, il institua un compromis entre la doctrine réformée d’une part, la liturgie et l’ecclésiologie catholique d’autre part : de là naquit l’anglicanisme, protestantisme atypique qui maintint le culte des saints et une hiérarchie épiscopale ancrée dans la tradition.
On peut en déduire par comparaison qu’un protestantisme triomphant en France vers 1540-1550 n’aurait été peut-être qu’un catholicisme nationalisé, édulcorant largement la doctrine calvinienne : il aurait eu un nom tout trouvé, le gallicanisme et ce compromis aurait épargné à notre pays les douleurs des Guerres de Religion.
Mais pouvons-nous imaginer un protestantisme français sans persécutions, sans Saint-Barthélemy, sans dragonnades, sans exil vers le Refuge, sans clandestinité au Désert et sans Camisards ? C’est-à-dire sans ces violences qui le réduisirent à jamais au rang d’une minorité mais qui lui donnèrent une fécondité théologique et son statut d’avant-garde spirituelle et culturelle ?
Certes, nous serions nombreux aujourd’hui, quoique tout autant menacés par la sécularisation. L’archevêque-pasteur Christian KRIEGER (actuel président de la Fédération Protestante de France) officierait à Notre-Dame de Paris en présence du Président de la République… Les cendres de Jean Calvin reposeraient au Panthéon, si tant est qu’on les aurait retrouvées…
Nous serions vainqueurs mais serions-nous nous-mêmes ?