Ce que la crèche de Noël ne nous dit pas

Bien que de plus en plus dissimulé par la pudeur laïque du vocable neutre des « fêtes de fin d’année », Noël reste la plus importante des célébrations, même au-delà de l’Occident chrétien. Et dans la riche symbolique qu’il a suscitée, certes très en dessous du père Noël et de son traîneau, subsiste encore la crèche.

 

Par Jean Loignon, Église protestante unie de Loire Atlantique

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Réelle pour ceux qui se rendent à l’église le 24 décembre, elle est à l’état de souvenirs enfantins pour les générations qui se rappellent la confection à grand renfort de carton et de figurines de l’humble étable où entre un bœuf et un âne naquit l’enfant Jésus avec Marie et Joseph, la cohorte des bergers, des anges et des rois mages.

 

Un message

 

Cette mise en scène de la Nativité remonte au début du Moyen Âge quand le christianisme devint la religion officielle et bientôt obligatoire de l’Empire romain, ce qui nécessita de la pédagogie pour la rendre accessible aux masses populaires. D’où l’idée de rassembler les récits de Nativité des évangiles de Matthieu et de Luc, enrichis par des apports tardifs comme la présence d’un bœuf et d’un âne, relaté par un texte apocryphe (non canonique) l’évangile du Pseudo-Matthieu.

 

L’idée fut incontestablement brillante, puisqu’elle a traversé deux millénaires mais elle présente l’inconvénient d’éloigner les croyants de la source majeure, celle des Écritures.

 

Ceux qui y reviennent ou ceux qui s’y aventurent sont confrontés à une redoutable question : deux évangiles, celui de Marc réputé le plus ancien et celui de Jean le plus récent, ne comprennent aucun récit de la Nativité ; leurs auteurs n’ont donc pas retenu comme dignes d’intérêt les faits relatés par les évangiles de Matthieu et de Luc pourtant promis à une extrême célébrité. Ce fait dérangeant relativise l’apparente véracité des récits mais attire l’attention sur le message qu’ont voulu nous transmettre Matthieu et Luc. Une relecture même rapide des textes nous ouvre des perspectives oubliées ou insoupçonnées1.[i]

 

Deux récits

 

Le récit selon Matthieu s’ouvre après une longue généalogie et plonge abruptement le lecteur dans un drame : Marie est enceinte, alors qu’elle est fiancée à Joseph. La mention de l’Esprit Saint n’empêche pas Joseph d’hésiter entre la dénonciation publique avec à la clé la lapidation de la jeune femme ou bien une discrète répudiation, ce qui n’empêcherait pas la mise au ban de Marie. L’intervention onirique de l’ange du Seigneur vient apaiser la situation et Jésus naît à Bethléem. Mais la tension se ravive avec la venue de mages orientaux avertissant le roi Hérode d’un rival messianique. Lequel préfère se prémunir en ordonnant le massacre de tous les enfants récemment nés à Bethléem ; Jésus y échappe, au prix d’un exil en Égypte, terre de refuge mais aussi symbole d’esclavage pour le peuple juif. Et si Joseph revient en Israël, il choisit prudemment de s’installer en Galilée, loin d’une possible vengeance de la dynastie hérodienne.

À cette sombre chronique dominée par l’angoisse, Luc oppose un tout autre récit infiniment plus optimiste : d’abord la conception de Jésus est jumelée avec celle de Jean le Baptiste, dans un parallélisme de miracles divins. L’annonce de la grossesse de Marie par l’ange Gabriel ne suscite ni scandale ni dilemme pour Joseph mais au contraire glorifie explicitement celle qui porte le futur fils de Dieu. Pleinement actrice de sa grossesse, Marie l’entrelace avec celle d’Élisabeth, mère de Jean, et prononce le célèbre Magnificat. Si la naissance de Jésus à Bethléem se fait dans l’exclusion et la précarité d’une écurie, son annonce céleste en fanfare aux bergers et leur hommage enthousiaste viennent compenser et souligner l’accomplissement d’un plan divin.

 

Et une crèche qui rassemble

 

Comment comprendre l’opposition entre la noirceur du récit de Mathieu et la lumière qui baigne celui de Luc ? Quand bien même nous le voudrions, les récits des Évangiles ne sont pas des biographies du Christ mais ils répondent à des intentions de leurs auteurs dans des contextes fort différents. Celui de Matthieu est peut-être celui d’une communauté persécutée qui vit son espérance dans la peur quotidienne et conçoit la naissance du Christ à l’aune de cette angoisse. La Nativité selon Luc suggère une communauté plus affirmée, affirmant de façon résolument joyeuse l’accomplissement de la volonté de Dieu et faisant la part belle à une femme, Marie.

De ce contraste, pas plus que des silences de Marc et de Jean, la si consensuelle crèche ne rend pas compte. Qu’elle continue alors à nous rassembler mais en nous incitant à plonger dans la diversité questionnante des Écritures, ce qui pourrait être là notre chemin contemporain entre Nazareth et Bethléem.

 

 

1 Pour cueillir, il faut que quelqu’un ait semé. Cette cueillette est grandement redevable au théologien catholique Sébastien Doane (Joyeux Noël… Simple formule ou message d’espérance ? Bibli’0, 2022, 96 pages) cité dans l’infolettre « Présence-info.ca ».

 

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