L’actualité de la Saint-Barthélemy – volet 9

« Le mal est tapi au pas de la porte » (Gn 4.7)1. Plus je m’intéresse à la Saint-Barthélemy, plus ce verset de la Genèse raisonne dans ma tête. Au-delà de l’enquête historique visant à découvrir les coulisses du massacre, c’est l’humanité qui est en question. La religion comme levier de pouvoir, la déshumanisation des victimes, le massacre entre voisins, tout semble déjà là en ce 24 août 1572.

Les 450 ans de la Saint-Barthélemy, se souvenir pour aujourd’hui
9e volet

L’animalisation : À gauche les protestants sont représentés comme des singes (De tristibus Galliae carmen BM Lyon), à droite la filiation animale du juif (Serpent, rat, Juif, R Viau 1900) © DR

 

 

Par Éric Deheunynck

 

Jérémie Foa parle d’ailleurs d’une histoire qui fait écho2. Il précise : « Il m’est impossible d’éviter d’associer la persécution des protestants et celle des juifs ». Appréhendons désormais la tragique actualité, voire la banalité, de la Saint-Barthélemy.

 

La déshumanisation, un passage obligé

 

La déshumanisation des victimes est un passage obligé car elle rend acceptable le massacre de l’autre, surtout si cet autre est une femme ou un enfant. Le vocabulaire et les représentations participent à cette déshumanisation. Au XVIe siècle le protestant est assimilé à un singe hérétique, un monstre inhumain, que ce soit dans les discours d’un Désiré Artus ou sur les gravures catholiques. La mutilation des corps participe également au processus. Le sort réservé à la dépouille de Coligny est éloquent. L’amiral est décapité, émasculé, son corps est en partie brûlé puis traîné au gibet de Montfaucon. L’objectif est bien d’établir une différenciation entre catholiques et protestants, de distinguer le bon croyant de l’hérétique. Ce processus de déshumanisation est devenu une étape classique pour tout massacreur. La propagande nazie a fait du juif, une vermine, un rat. Lors du génocide au Rwanda le Tutsi est qualifié d’Inyenzi que l’on peut traduire par cancrelat ou cafard.

 

Le temps long, pour mettre en perspective

 

L’événement – un massacre, un génocide – ne surgit pas de rien. Il s’inscrit dans un temps long. La Saint-Barthélemy arrive après dix années de guerres civiles. Les protestants ont déjà subi des arrestations, des emprisonnements, des massacres. Côté catholique, l’année 1562 apparaît comme traumatique dans les villes où les huguenots ont pris le pouvoir. La Saint-Barthélemy est l’aboutissement de dix années de violence.

Il en va de même de la Shoah. Après les lois antisémites, l’enfermement dans les ghettos, les tueries des Einsatzgruppen arrive la conférence de Wannsee qui vise à trouver une « solution finale au problème juif ». Le génocide des Tutsis s’inscrit aussi dans un temps long de l’époque coloniale3 qui invente les groupes ethniques jusqu’à la guerre civile4 entre le gouvernement et le FPR. Ces dynamiques de la violence se nourrissent de discours qui donnent sens.

 

« Le grand récit » pour donner sens

 

L’expression « Grand récit » vient de l’historien Johann Chapoutot qui identifie des discours porteurs de sens individuel et collectif : théologies, idéologies, complotisme… Pour le catholique angoissé par l’approche de la fin des temps, combattre le huguenot c’est participer au combat final contre le mal, l’hérésie. Les prédicateurs dans les églises de Paris le répètent à l’envi. Certains signes le confirment lors du massacre. Ainsi une aubépine desséchée qui refleurit dans le cimetière des Innocents est interprétée comme une approbation divine.

La Shoah n’est que l’aboutissement de l’idéologie nazie5. Non seulement ce racisme identifie des groupes dominants, dominés, ou voués à la mort mais encore s’inscrit dans une histoire, celle de la lutte des races. Le juif, comploteur, nuisible, dangereux, doit disparaître pour l’avènement d’un nouveau monde. Il en va de même pour les Tutsis présentés comme des envahisseurs préparant un immense complot pour prendre le contrôle de la région des Grands Lacs. Le discours précède puis légitime le meurtre de masse !

 

Impossible pour moi de terminer par ces pages noires qui se font écho. Le dernier mot reviendra à l’espérance.

 


 

1 Le verset précède le meurtre d’Abel par Caïn.

2 Un chapitre du livre de J. Foa s’intitule « Au revoir les enfants », une allusion au sauvetage des enfants lors de la Shoah.

3 Les colonisateurs belges inventent trois groupes ethniques à partir de l’activité économique : les agriculteurs deviennent les Hutus, les éleveurs les Tutsis et les artisans les Twas… alors que les sociétés locales se divisaient en clans dans lesquels ces trois catégories étaient présentes.

4 Une première guerre civile éclate en 1959 qui annonce par bien des aspects le génocide de 1994.

5 La haine des juifs a des racines bien plus profondes. L’antijudaïsme chrétien du Moyen-Age rejette le juif à la fois déicide et témoin de façon ambivalente. L’antisémitisme du XIXe siècle racialise « la question juive ». Le basculement entre ces deux formes de haine s’opère en Espagne au XVe siècle. La conversion des juifs n’est plus valide au nom de la « pureté du sang ».

 


Prochain et dernier volet : Espérer malgré tout, en Dieu ou en l’homme ?

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