par Emile Genouvrier, Eglise Protestante Unie de Touraine

Depuis sa publication, les analyses de la névrose d’angoisse – qui est une maladie – et son traitement, sa prise en charge, ont considérablement évolué au fil du développement des neurosciences, de la neuropsychologie et des découvertes médicamenteuses. Mais la réflexion de Paul Tillich reste me semble-t-il d’un grand intérêt pour le médecin, pour le théologien et pour tout lecteur !
Angoisse normale et angoisse maladive
L’originalité de sa pensée est de définir l’angoisse comme existentielle, ontologique. L’être ne peut s’affirmer qu’en relation avec le non-être qui le menace constamment. L’angoisse normale, c’est-à-dire commune à chacun, est l’expérience délétère de cette menace : et c’est ce que prend en charge le courage, qui évite ainsi le désespoir. Le courage résiste au désespoir en intégrant l’angoisse. « Cette analyse nous fournit la clé de l’angoisse pathologique, écrit notre auteur : celui qui ne réussit pas à assumer courageusement son angoisse peut réussir à éviter la situation extrême du désespoir en se réfugiant dans la névrose. La névrose est le moyen d’éviter le non-être en évitant l’être ». En plus simple : la maladie névrotique est la citadelle de refuge pour qui ne peut affronter sa vie telle qu’elle s’impose à lui. Il y a bien sûr des liens entre le normal et le pathologique. Ce que l’on entend couramment et parfois un peu légèrement dans certains milieux : « on est tous névrosés! » Ou à l’inverse : « son inquiétude est normale… » alors que la personne dont il est question donne tous les signes d’une angoisse maladive qui limite tellement son être qu’elle vit en deçà ou à côté … P. Tillich souligne à la fois les ambiguïtés possibles et le discernement nécessaire à qui fait profession de soigner les âmes / les désordres de l’esprit en ouvrant une discussion sur Angoisse, religion et médecine.
Angoisse, religion et médecine
Notre auteur pose que l’angoisse est au fondement de l’être, qu’elle est existentielle: ce qui appelle le médecin à réfléchir sur la nature humaine. Et donc à sortir d’une stricte approche neuro-biologique qui considère toute angoisse comme une maladie à soigner. En affirmant parallèlement et complémentairement qu’ il y a une angoisse pathologique qui ressortit à la compétence du médecin, le philosophe appelle le prêtre/le pasteur à ne pas confondre cure d’âme / accompagnement spirituel avec l’écoute professionnelle du psychothérapeute. Et à accompagner toute théologie d’une solide formation philosophique, c’est-à-dire là aussi d’une réflexion qualifiée sur la nature humaine. Paul Tillich note qu’ « un bon nombre de réactions enthousiastes à l’appel religieux doivent être considérés avec méfiance du point de vue d’une affirmation de soi véritable. Une part non négligeable de courage d’être produite par la religion n’est pas autre chose que le désir de limiter son propre être et de renforcer cette limitation par la puissance de la religion.… Par ce moyen la religion peut donc servir à camoufler et à entretenir un état névrotique potentiel.
Médecin, pasteur… et nous!
Que le médecin puisse avoir un rôle pastoral, souvent sans le savoir et en évitant surtout de le cultiver, ne surprendra personne. Le patient attend de lui les médicaments indispensables; mais aussi et quelquefois d’abord, une écoute. Que le pasteur se garde bien de soigner ses paroissiens mais que sans le chercher ni surtout le cultiver il puisse rayonner une puissance de guérison pour l’esprit et le corps qui contribue à faire disparaître l’angoisse névrotique, cela fait partie de l’expérience pastorale. Dans une brillante synthèse, p. 62 l’auteur déclare : « L’angoisse pathologique, une fois installée, relève de la thérapie médicale. L’angoisse existentielle relève de l’aide sacerdotale. Cependant, ni la fonction médicale ni la fonction sacerdotale ne sont attachées à leurs représentants professionnels. Il peut arriver que le pasteur exerce une action thérapeutique et que le médecin fasse office de prêtre: chaque être humain peut être amené à jouer ces deux rôles dans sa relation avec le prochain. Toutefois, ces deux fonctions ne doivent pas chercher à se remplacer l’une l’autre. Leur but commun c’est d’aider les êtres humains à atteindre une pleine affirmation de soi, à accéder au courage d’être. » En relisant ces pages inspirées, je pense à la fois à Jésus guérisseur ; aux démoniaques des évangiles, pauvres névrosés de l’époque qui savaient à travers leur excès maladif de sensibilité identifier en lui le Messie quand les religieux « normaux » y étaient aveugles, ce que note au passage Tillich. Je pense aussi aux malades qui nous entourent et aux aumôneries qui leur viennent en aide. Et bien sûr aux médecins et aux pasteurs qui liraient ces lignes, en espérant qu’ils trouveront leur miel dans ce livre de vie qu’est « Le courage d’être ».
Précédemment :
Paul Tillich – Le Courage d’être 1.Lire Tillich au fil des mois.
Paul Tillich – Le Courage d’être 2.Le courage : une vertu parmi d’autres ?
Paul Tillich – Le Courage d’être 3.De quoi avez-vous peur ? Le courage et l’angoisse
Paul Tillich – Le courage d’être 4. Les trois types d’angoisse
©︎ Éditions Labor & Fides
Ces courts articles suivent l’édition par Labor et Fides du livre de Paul Tillich traduit en français d’après l’édition américaine de 1952 par Jean Pierre LeMay en 1998.
Cet article se réfère au chapitre trois.