Léa et Rachel, deux sœurs, un mari et un Dieu

Le lien entre les deux sœurs est-il brisé à jamais ?

Cet article est grandement redevable au parcours « Frères et sœurs dans la Bible / Léa et Rachel » proposé par Théovie

 

Collection Motais de Narbonne – Jacob et Rachel au puits (1720) – François Le Moyen (71)

Un article du protestant de l’Ouest

Par Jean Loignon, Eglise Protestante unie de Loire-Atlantique

https://www.theovie.org/parcours-bibliques/freres-et-soeurs-dans-la-bible/

 

Les Églises chrétiennes conservatrices incitent volontiers leurs ouailles à pratiquer « une sexualité biblique » qui serait celle d’un homme et d’une femme mariés, dans le cadre d’un couple exclusif et voué à une procréation féconde et multiple. Fonder bibliquement une telle conception suppose une lecture très sélective des Ecritures et un détour par les récits du Premier Testament risque de ménager bien des surprises. Ainsi l’histoire de Jacob est celle d’une bigamie incestueuse et d’un recours à des mères porteuses, pourtant à l’origine symbolique du peuple d’Israël… C’est dans le livre de la Genèse, entre les chapitres 29 et 35.

 

Jacob, fils d’Isaac et préféré de sa mère Rebecca, est né dans une rivalité immédiate avec son frère jumeau Esaü, à qui il extorque son droit d’aînesse et, par tromperie, la bénédiction de son père devenu vieux et aveugle. Il doit s’enfuir chez son oncle Laban et lors d’une rencontre près d’un puits il tombe amoureux de sa cousine, la très belle Rachel. En échange de sept années de travail, il obtient de l’épouser, mais lors de la noce, Laban le trompe en substituant à Rachel sa sœur Léa, dont les charmes sont moindres. Jacob persiste et finit par épouser Rachel, moyennant sept autres années de travaux. Fin de l’histoire?  Non, car des unions fondées sur le mensonge ne peuvent pas être heureuses. Léa n’est pas aimée mais elle est féconde; Rachel est aimée mais elle est stérile : la jalousie va déchirer les deux sœurs et les lancer dans une compétition avec un moyen de l’époque, le même dont Sarah avait usé pour donner un premier fils (Ismaël) à Abraham : Rachel donne sa servante Bilha à un Jacob plutôt passif et obtient deux fils reconnus comme les siens. Mais Léa veut garder son avantage et bien qu’elle ait déjà enfanté six fils et une fille, elle donne à son tour sa servante Zilpa à Jacob : deux fils supplémentaires naissent. Victoire démographique de Léa?  Pas tant que cela car Rachel devient féconde par intervention divine et donne enfin naissance à un fils, puis plus tardivement à un dernier, au prix de sa vie.

 

Nous avons à l’évidence dans cette histoire pas très recommandable le reflet d’une société patriarcale, où les femmes sont vouées à la procréation sous peine d’humiliation et de déshonneur et d’exclusion. Les servantes (esclaves?) servent de ventres de substitution et sont niées dans leur rôle de mère, ce qui n’avait pas été le cas d’Agar. Jacob, le trompeur trompé se décharge de ses responsabilités et c’est un Dieu réparateur d’une situation biaisée qui intervient. Dieu est sensible au manque d’amour éprouvé par Léa et le compense par des naissances multiples. Mais il se souvient de Rachel et la libère de sa stérilité, car rien n’est pire pour une femme dans cette société où la famille et les hommes sont tout.

Le lien entre les deux sœurs est-il brisé à jamais ? Non, car Léa et Rachel arrivent à se parler. La première possédant des mandragores – fruits et aussi philtre d’amour – elle accepte de les donner à Rachel, en échange de son accord pour s’unir à Jacob : négociation scabreuse à nos yeux mais dont les deux femmes sont pour une fois actrices.

Enfin, Léa et Rachel donnent elles-mêmes des noms imagés à leurs douze fils, lesquels à égalité, fils des deux mères ou des deux servantes, seront à l’origine des douze tribus d’Israël.

Ce Dieu réparateur et justicier ne serait-il pas un peu féministe ?

      

 

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