Paul Tillich, « Le courage d’être »

6. Le courage d’être participant.

Par Émile GENOUVRIER, Église Protestante Unie de Touraine.

Nous abordons maintenant le chapitre IV du Courage d’être

L’angoisse existentielle et sa catégorisation sont en place : angoisse du destin et de la mort, du doute et de l’absurde, de la culpabilité et de la condamnation ; étant rappelé qu’elles co-existent. Située aussi l’angoisse pathologique.

Paul Tillich peut maintenant analyser le courage d’être, qui répond aux trois formes fondamentales d’angoisse : le courage d’être participant ; le courage d’être soi ; le courage de s’accepter devant Dieu.

 

Soi et le monde

 

Nous naissons au monde tel qu’il est déjà-là : dans un pays, dans une langue, dans une culture. Nous naissons donc à la fois/en même temps individu et participant. Individu en effet : toute vie humaine s’affirme d’abord comme un soi distinct, centré sur soi, un « soi en tant que soi ». Ce qui interroge l’indignation morale de la théologie traditionnelle centrée sur le prochain et le décentrement de soi-même.

Mais l’affirmation de soi comme soi n’a rien à voir avec l’égoïsme ou le narcissisme : l’indignation morale que l’on entend aussi bien dans le classique « le moi est haïssable » ne pourrait s’exprimer sans soi autocentré pour le faire ! Il y a donc bien un courage d’être soi, affirmé contre l’angoisse constante du non être. « Mais, écrit Paul Tillich, le soi n’est un soi que parce qu’il y a un monde, un univers structuré auquel il appartient et dont il est séparé en même temps. Le soi et le monde sont en corrélation, et de même en est-il de l’individuation et de la participation. En effet participation veut dire précisément que l’on fait partie de quelque chose dont on est en même temps séparé. » Il y a donc bien aussi un courage d’être participant.

 

Le courage d’être participant

 

On pourrait penser que la participation au monde est plutôt protectrice, consolatoire, signe de faiblesse plutôt que de courage. Le lecteur de cet article comprendra avec moi que notre situation actuelle, si menacée par la guerre, suffit à nous en dissuader. Nous sommes enfants de la démocratie et d’un État-providence sans doute ; mais non moins « enfants de la patrie » comme le rappellent notre hymne national et les nomenclatures des monuments aux morts… Le courage d’être participant se manifeste différemment dans l’Histoire au fil des formes de collectivités considérées, écrit Tillich. Étant rappelé que nous ne devenons une personne… Qu’avec d’autres personnes, par la médiation du langage. Et le langage/la langue est affaire de communauté et non pas d’individus. Toute affirmation de soi est en même temps affirmation linguistique d’une participation au monde, à une collectivité.

 

Les manifestations collectivistes du courage d’être participant

 

Quand la collectivité a plus d’importance que l’existence de l’individu, on peut parler d’une société collectiviste dans laquelle le courage d’être participant domine toute autre forme de courage. Historiquement on peut le constater, notamment dans les sociétés dites primitives, au Moyen Âge et dans les sociétés féodales. Et à l’époque moderne dans le néo-collectivisme tel qu’il se rencontre dans le fascisme, dans le nazisme et dans le communisme. Dans tous les cas et d’une manière générale, s’y impose le don de soi/le sacrifice de l’individu à la collectivité. Pour le dire autrement, l’individu ne peut trouver son salut/ le sens de sa vie que dans et par la collectivité. Paul Tillich note combien le nazisme et le fascisme ont à voir avec un retour au collectivisme tribal. Mais c’est surtout avec le communisme que se manifeste selon lui le néo-collectivisme du courage d’être participant.

 

Le néo-collectivisme contemporain

 

C’est à l’examen du communisme tel qu’il s’est exprimé en Russie soviétique que se livre Paul Tillich, dans une analyse qui date des années 1950… Anachronique donc. Nous en retiendrons pourtant les traits principaux car ils permettent de comprendre ce qui se manifeste aujourd’hui dans d’autres systèmes et particulièrement dans les populismes et dans l’islamisme radical. L’origine du communisme est à trouver dans l’effondrement d’un monde. Le bouleversement entraîné par la révolution industrielle de la fin du XIXème ; et la perte d’un statut économique et des repères traditionnels pour des millions et des millions de personnes dans le monde, particulièrement en Russie, provoquent une angoisse d’être telle, que le courage d’être-soi défaille en même temps que s’effondre le courage d’être-participant à une collectivité traditionnelle remise en cause. La proposition d’un avenir collectif à dimension prophétique se présente alors comme la source du salut. La participation à la collectivité communiste transcende l’angoisse de la mort personnelle ; c’est la mort de la collectivité, sa vie et sa survie qui deviennent l’enjeu fondamental. Dans une longue analyse, Paul Tillich montre comment dans le système communiste sont transcendées aussi bien l’angoisse du doute et de l’absurde que l’angoisse de la culpabilité et de la condamnation. C’est ainsi à la collectivité qu’il faudra se confesser, et en accepter jugement et punition ; car c’est elle qui est la source d’une vie possible dans la vérité dont elle seule détient les clés. On connait hélas les dérives perverses du totalitarisme sous-jacent.

 

Et aujourd’hui…

 

Si l’on veut bien considérer, chers lecteurs, les conséquences des immenses bouleversements technologiques actuels, qui entraînent pour des millions et des millions de personnes une perte et de leur sécurité économique et de leurs repères socio-culturels. Et parallèlement les prophétismes mensongers des mouvements populistes, les dérives autoritaires et les discours populistes–nationalistes de grandes puissances prédatrices décidées à déstabiliser l’Europe ; par ailleurs les visées totalitaires de l’islamisme radical… On se convaincra que l’analyse de Paul Tillich demeure d’actualité ! Le courage d’être participant, si nécessaire à notre vie démocratique, peut se falsifier en faiblesse démagogique. Un appel au peuple doit s’accompagner d’un appel à l’intelligence d’une réflexion politique, éthique et spirituelle. Nous en reparlerons avec « le courage d’être participant dans le conformisme démocratique », qui clôt le chapitre IV de l’ouvrage avant d’ouvrir le chapitre V : « Le courage d’être soi ». C’est tout un programme…

 

Relire les 5 premiers chapitres :

 

  1. Lire Tillich au fil des mois
  2. Le courage
  3. De quoi avez-vous peur ?
  4. Les trois types d’angoisse
  5. L’angoisse pathologique

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