Article paru dans Présence, mensuel de la Mission populaire évangélique de France (juillet 2026)
L’intelligence artificielle, qui déferle sur nos usages quotidiens de communication se pare des vertus d’une modernité qui la rendrait irrésistible, voire indiscutable. Faisons un bond de 25 siècles en arrière et relisons un passage du philosophe Platon, connu sous le nom « le mythe de Teuth » (Phèdre, 274c-275b).
L’écriture, un poison ?
Socrate imagine que le dieu égyptien Thot est l’inventeur des chiffres, du calcul, de la géométrie, de jeux et surtout de l’écriture. Il vante ses inventions auprès d’un roi-philosophe qui va passer au crible de leur intérêt ces techniques nouvelles. Et à la grande surprise de Thot, le roi émet une sévère critique à l’égard de l’écriture, qui mettrait à mal la mémoire orale humaine et ne donnerait que l’illusion de la connaissance, non intériorisée car reposant sur des supports extérieurs. L’écriture, selon le roi, ne serait pas un remède aux limites de la mémoire et de l’oralité mais bien au contraire son poison (c’est le même mot en grec « pharmakon »).
Cette fable socratique peut nous faire sourire, nous qui connaissons la vulnérabilité des cultures orales des peuples sans écriture et nous pouvons bénir les inventeurs (phéniciens donc… libanais) de l’alphabet qui est le nôtre. Mais ne peut-on pas retenir la démarche critique du roi d’hier devant ce qui se dit aujourd’hui progrès technologique ?
Dépendance aux techniques extérieures
Plusieurs États américains ou européens ont renoncé à l’apprentissage scolaire de l’écriture manuscrite, au nom d’une prédominance évidente des claviers – et des écrans – dès le premier âge. Mais les neurosciences montrent que le geste manuel de l’écriture mobilise plus de fonctions de notre cerveau et favorise davantage la compréhension et la mémorisation de cours pris en notes sur une archaïque feuille de papier avec un non moins archaïque stylo.
On peut s’interroger sur l’image que nous laisserons aux générations futures, faute de traces écrites – correspondances, journaux intimes, travaux littéraires… – car la pérennité pluriséculaire du numérique n’est pas garantie.
Et la fameuse IA vient accentuer la remise en cause de l’écriture en proposant à tout un chacun d’écrire à sa place et en le faisant mieux… au risque d’impostures qui pèseront lourd dans le processus éducatif et plus tard dans la vie professionnelle. Les simples usagers seront dépendants de techniques extérieures, échappant à leur contrôle. En revanche, les classes dominantes par une éducation élitiste se garderont la maîtrise des techniques d’apprentissage d’hier et une capacité critique des innovations : ce sera une future forme de pouvoir.
Garantir notre liberté
Alors écrire pour défendre, écrire pour lutter, écrire pour transmettre, oui. Mais discerner ce qui est remède et ce qui est poison et donc lutter pour écrire, rester capable d’écrire car cette aptitude est aussi un des garants de notre liberté, aujourd’hui et demain.